L’expression redoubler les passes est courante dans le football, les joueurs amateurs comme professionnels savent tous ce que ça veut dire (non ?). C’est une chose qu’on voit tout le temps chez les pros, et presque jamais chez les amateurs.

De tous les joueurs que je connais et avec qui je joue (ou contre qui j’ai joué), je suis un des seuls à très souvent redoubler mes passes.

Attendez avant de continuer. Une petite parenthèse explicative, juste au cas où. Redoubler les passes, c’est le fait de rendre la balle à celui que te fais la passe, en une touche de balle. Tu me passes la balle, je te la remets instantanément, sans contrôle. D’après une analyse très fine (c’est-à-dire, basée sur mon ressenti et analyse personnelle quoi), environ 37% (c’est précis) des passes dans un match pro, sont en fait des redoublements de passes. En foot amateur, probablement moins de 1%.

Si les pros le font aussi souvent, c’est qu’il y a bien une raison. Et j’ai beau essayer de l’expliquer aux joueurs de mon équipe… Même s’ils comprennent (parfois) la théorie, la mise en pratique est beaucoup plus laborieuse.

 

Redoubler les passes, ça sert à quoi ?

C’est une « technique » qui a de nombreuses utilités, et atouts. De base, ça sert à gagner du temps, se donner de l’air, surtout au milieu de terrain. Une respiration.

Prenons un exemple concret : Je suis milieu défensif, et mon défenseur central a le ballon. Je cours dans sa direction pour lui demander le ballon et lui offrir une solution de passe. Sauf que du coup, je suis dos au jeu et il est très probable qu’un attaquant ou milieu adverse soit sur mes talons, prêt à me presser dès que j’aurais contrôlé le ballon. Dans ces condition, réussir à contrôler le ballon et me retourner puis lever la tête et décider de la marche à suivre (avancer, dribbler, passer… ?) est une tâche difficile. Si je me fais presser dans le dos par un ou plusieurs joueurs, je risque de perdre le ballon dans ma moitié de terrain. Et même si j’avais la protection de balle d’un Verratti, le fait de me retourner représente une perte de temps et une cassure dans la fluidité du jeu de l’équipe.

chacun cherche LA passe, au lieu de chercher UNE passe

D’ailleurs, ça se voit même chez Verratti, qui a cette tendance (et il n’est pas le seul) à tourner un peu sur lui-même pour se mettre dans le sens du jeu, à se tourner d’un côté, puis de l’autre, puis revenir encore, tout ça pour analyser ses solutions de passes et prendre une décision. Et même s’il le fait avec talent, on ne peut que constater que ça ralenti le jeu. En ça, Verratti à un petit côté qui rappelle les joueurs du dimanche, les foot du ter-ter, où chacun cherche LA passe, au lieu de chercher UNE passe.

Ce n’est évidemment qu’un exemple, un exemple imparfait, pour plusieurs raisons. Déjà, Verratti est un joueur de grand talent, qui peut se permettre de chercher des passes spéciales, des passes qui vont casser les lignes adverses et faire accélérer le jeu offensif. D’autre part, il ne fait pas que ça et il joue aussi très souvent en remise, en une touche, et en redoublement de passes.

Pour en revenir à moi, le joueur du ter-ter : le défenseur me fait la passe, et je voudrais pouvoir me retourner et faire avancer le jeu. Comment faire ? Redonner le ballon au défenseur en une touche va faire que ceux qui me pressaient dans le dos vont changer de cible et suivre le ballon (le joueur amateur est magnétisé par le ballon !). Cet appel d’air que je vais créer en rendant le ballon tout de suite, voilà la solution. Pendant que je rends le ballon, je prends l’information de ce qui se passe autour de moi : les adversaires qui me poursuivent, le placement des joueurs des deux équipes autour de moi, les appels de mes ailiers, la position d’un coéquipier libre, l’appel d’un attaquant. Voilà ce que ces 2 secondes durant lesquelles je me suis libéré du pressing m’offrent. La possibilité de lever la tête.

La, si mon défenseur est intelligent, il me la rend juste après, parce que j’en aurais aussi profité pour me tourner de trois-quarts vers le but adverse, avec ce gain d’information et moins de pressing sur moi, j’ai tout le loisir de pouvoir trouver une solution pour faire avancer le jeu de mon équipe. D’autant plus que ces 2 passes rapides auront surement permis d’effacer 1 ou 2 adversaires, ceux qui me pressaient et qui sont allés vers le défenseur. La plupart des joueurs (encore plus chez les amateurs) abandonnent leur pressing après avoir couru derrière le ballon et s’est fait avoir par un une-deux. Ils seront pris à contre-pied et incapables de revenir. Et voilà comment en 3 passes rapides, on a réussi à éliminer des adversaires et se tourner vers l’offensive. Pas mal.

Se donner du temps pour lever la tête, éliminer des adversaires, se sortir d’un pressing, poser le jeu, faire courir l’adversaire et le fatiguer (mentalement et physiquement), prendre le contrôle du ballon et du tempo du match… Ça fait pas mal de choses utiles qu’on peut faire en redoublant les passes. Alors pourquoi personne ne le fait ?

 

Bah ouais, pourquoi ?

On a tous la même peur : la peur de ne plus la revoir, si on donne la balle.

C’est un phénomène plutôt généralisé dans le foot amateur. Quand tu passes le ballon, en général, tu ne le revois plus avant un moment.

Et ça croque, et ça croque…

Ce n’est pas tout le temps vrai bien sûr, il y a quelques belles équipes qui jouent collectif, et la situation peut être différente, si par exemple tu es le meilleur joueur de ton équipe, et du coup tu touches souvent le ballon. Mais dans beaucoup d’équipes, c’est comme ça.

Comme tu ne touches pas souvent le ballon, quand tu l’as enfin, tu n’as pas du tout envie de le lâcher immédiatement en une touche. L’horreur ! Tu l’as, tu la gardes !

Alors forcément, quand tu le monde réagis comme ça dans l’équipe… Le cercle vicieux n’est jamais brisé. Et ça croque, et ça croque…

Il y a aussi une grosse différence entre théorie et pratique, savoir et pouvoir…

Mouhoub m’a étonné en disant qu’il admirait le jeu de Thiago Motta, fait de remises, en louant son efficacité et sa beauté… Quand lui ne le fait ja-mais ! Il ne fait déjà quasiment jamais de passes, alors redoubler des passes, n’en parlons pas.

Beaucoup de joueurs savent, en théorie, que c’est bien de jouer simple, de jouer au sol etc, on entend souvent les capitaines ou coaches d’équipes du dimanche le dire. Mais en pratique, ça n’arrive pas. J’ai moi-même eu de nombreuses expériences de matchs ou on parle tous ensemble avant le coup d’envoi, en disant bien de jouer simple, faire des remises, faire circuler le ballon de gauche à droite, avant d’attaquer, quand on crée une brèche dans la défense.  Mais une fois le coup d’envoi donné, on dirait que tout le monde a déjà oublié, et le jeu part en vrille.

 

 

Il y a un proverbe (que j’ai peut-être inventé, je ne sais plus)

Proverbe qui dit :

la meilleure solution de passe, c’est la première que tu vois.

C’est beau non ? Mais c’est l’antithèse du foot du ter-ter, qui est un football plus axé sur le plaisir (le plaisir que chaque joueur, chaque individu sur le terrain, cherche à prendre en jouant au foot), que sur l’efficacité tactique.

Le principe derrière ce proverbe est simple : le premier coéquipier démarqué que tu vois, tu lui donnes. Tu vises la passe la plus simple, la passe latérale ou en retrait. C’est un principe que tu peux exécuter sans vraiment réfléchir en fait. Alors que tout le monde a plutôt tendance à chercher systématiquement un truc plus compliqué, une passe ou un dribble qui va vers l’avant.

Au final, on (et je dis « on » parce que je m’inclus dedans) est un peu égoïstes sur un terrain. On veut toucher la balle, on veut être celui qui va faire la différence, faire la passe laser, le geste technique, effacer son adversaire et être la star de son équipe. On a envie d’être celui qui fait le spectacle, susciter l’admiration des adversaires et des coéquipiers.

un spectacle plus beau que des dribbles

Au fond, les joueurs de foot sont tous un peu des poètes, des romantiques… On cherche à créer quelque chose avec notre jeu. Les meilleurs joueurs, au-delà de la dimension athlétique, ont tous une certaine élégance, qu’on cherche à reproduire, chacun à son petit niveau. Et jouer simple, redoubler les passes, jouer en retrait…. Ça sonne moins glamour.
Il n’y a quasiment que les purs défenseurs (et ils sont rares dans le ter-ter) qui trouvent de la beauté dans ce type de jeu (en amateur je parle). Et encore, beaucoup se revendiquent défenseurs parce qu’ils apprécient l’impact physique, plutôt que la technique. En gros, je suis bourrin, du coup je joue derrière.

Il y a donc cette idée dans l’esprit des joueurs : si t’aimes la technique, le beau jeu et les grands joueurs, tu dois jouer vers l’avant, dribbler, créer et faire des différences par ton jeu. Si tu le fais pas, c’est que t’es soit un défenseur, soit un mauvais joueur.

Il y a une grande méconnaissance du plaisir ultime dans le football : évoluer dans une équipe qui tourne bien. Une équipe ou tout le monde joue simple, pour le bien du groupe, avant son petit plaisir. Quand on accepte d’abandonner ce petit plaisir, on s’ouvre une porte, on s’offre l’opportunité d’accéder à ce grand bonheur, de participer à des actions collectives, de marquer un but ou tout le monde a touché le ballon…

Vous n’imaginez peut-être pas la satisfaction de « manipuler » l’équipe adverse. Les faire courir, les faire presser pour rien, alors que vous redoublez les passes, avant d’écarter à gauche ou à droite. C’est assez grisant, et beaucoup d’équipes se privent de cet épanouissement collectif.

Redoubler les passes peut devenir un spectacle plus beau que des dribbles et percées individuelles. Parce que ça demande une synchronisation intellectuelle, footballistique. Le tiki-taka ne peut exister que si tous les joueurs impliqués sont sur la même longueur d’onde. Le moindre joueur qui trahi l’esprit du groupe, casse la mise en place. C’est ça qui rend la chose si dure en amateur.

 

Dilemme du prisonnier

Concluons sur une expérience bien connue, le dilemme du prisonnier. Dans une situation où deux joueurs auraient intérêt à coopérer, mais où, en l’absence de communication entre les deux joueurs, chacun choisira de trahir l’autre.
Deux prisonniers (complices d’un crime) retenus dans des cellules séparées et qui ne peuvent pas communiquer se voient offrir à chacun les choix suivants :

  • si un des deux prisonniers dénonce l’autre, il est remis en liberté alors que le second obtient la peine maximale (10 ans) ;
  • si les deux se dénoncent entre eux, ils seront condamnés à une peine plus légère (5 ans) ;
  • si les deux refusent de dénoncer, la peine sera minimale (6 mois), faute d’éléments dans le dossier.

Traduit pour le football, ça donnerait quelque chose comme :

  • Si tu dribbles au lieu de passer, tu gardes le ballon, et ton coéquipier n’a rien ;
  • Si tu passes, et qu’il dribble au lieu de te la remettre, tu te fais avoir ;
  • Si tous les deux se font des passes, tout le monde touche un peu le ballon.

Vous choisissez quoi du coup ?

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